CONSULTATION

UN : Bien. Bien. Très bien. Eh bien mettez-vous à votre aise, Monsieur, euh… comment donc ?

DEUX : Commandon.

UN : Monsieur Commandon. Nous allons voir ce qu’on peut faire pour améliorer votre état.

DEUX : Oui. Il y a aussi le veau, qui me donne des vertiges.

UN : Nous verrons, nous verrons. Je vais d’abord vous demander, s’il vous plaît, qui vous a donné mon adresse.

DEUX : Eh bien, docteur, voilà, je suis venu à vous progressivement. J’ai consulté un certain nombre de spécialistes. J’avais remarqué que j’éprouvais un malaise à chaque fois que je prenais un bain. Un malaise dans les gencives. J’ai donc fait venir mon plombier. Car il m’avait semblé que mon malaise pouvait avoir son origine dans le robinet gauche de ma baignoire qui grinçait.

UN : En effet, il n’est pas rare de constater des troubles assez voisins de ceux que vous m’avez décrits, dans certains cas de vrombissement de tuyauterie.

DEUX : N’est-ce pas ? Mon hypothèse n’était pas invraisemblable. Cependant, mon plombier, dès sa première visite, m’a détrompé.

UN : Votre plombier, comment s’appelle-t-il ?

DEUX : Tolstoï, il s’appelle. Léon Tolstoï. Mais c’est un homme tout simple.

UN : Un excellent plombier, en tout cas. Je le connais.

DEUX : Il m’a dit : Monsieur, votre robinet n’a rien. Si vous grincez des dents, ça doit venir des dents. Et il m’a donné l’adresse d’un dentiste. J’y suis été.

UN : C’était monsieur… ?

DEUX : Mon dentiste ?

UN : Oui.

DEUX : Legrand.

UN : Michel Legrand ?

DEUX : Non : Alexandre Legrand. Mais c’est un homme tout simple.

UN : Je le connais, c’est un excellent dentiste.

DEUX : Alors, il m’a dit : En effet, votre malaise aux gencives ne vient certainement pas d’un défaut de votre robinet. Vous avez une dent à la mâchoire supérieure qui ne fonctionne plus que d’une patte, je vais essayer de vous arranger ça avec mon vilebrequin. Il prend son vilebrequin, il me vilebrequine ma deuxième prémolaire en haut à droite, là… Au bout d’une heure, il me dit : Ça va pour aujourd’hui, revenez demain. Le lendemain, il me vilebrequine plus sérieusement, enfin bref, il me vilebrequine ma dent pendant quatre jours, et le cinquième jour, il me dit : Désolé, je ne peux pas aller plus loin, si je vais plus loin, ce n’est plus de mon ressort, est-ce que vous avez encore mal à votre dent ? Je lui dis, non, plus du tout, maintenant ça commence à me faire mal à l’œil ; c’est ce que je dis, qu’il me dit, je vais vous donner l’adresse d’un oculiste.

UN : Quel oculiste vous a-t-il indiqué ?

DEUX : Le docteur Kuklops.

UN : Je le connais, c’est un excellent ophtalmologue.

DEUX : Alors le docteur Kuklops me regarde l’œil avec son œil, longuement, d’autant plus longuement que puisque vous le connaissez vous savez qu’il est borgne, n’est-ce pas ?

UN : Il y a une dizaine d’années en effet, le docteur Kuklops a eu des démêlés assez violents avec sa femme.

DEUX : Il me sort mon œil, il me le nettoie, il me le remet dans son orbite, et il me dit : Rien à dire à votre œil, il est mûr, oui, mais il ne pourrira pas de sitôt, non, ce qui cloche, ce n’est pas votre œil, c’est ce qu’il y a dedans. Vous vivez dans un intérieur mal peint, les couleurs de vos murs vous énervent la rétine, et c’est ce qui cause votre malaise. Alors il m’a donné l’adresse d’un peintre en bâtiment. Monsieur Mathieu.

UN : Selon ? Mathieu ?

DEUX : Non. Fess, Mathieu.

UN : Bon peintre, Mathieu. Mais ce n’est pas l’évangile.

DEUX : Mathieu arrive donc chez moi, il me repeint mon appartement en violet, rouge vif, noir et vert-de-gris, avec un mur rose bonbon dans chaque pièce pour atténuer l’effet de l’ensemble. À la fin, il me demande : Alors, vous avez encore mal aux yeux ? Non, je lui réponds, maintenant je n’ai plus mal aux yeux, j’ai mal partout. Et en effet, j’avais mal partout. Ah, il me dit, si vous avez mal partout, c’est plus mon boulot, ce qu’il vous faut, c’est la médecine générale.

UN : Très juste.

DEUX : Alors il m’adresse au docteur Honoris.

UN : Honoris Bidon ?

DEUX : Non, Honoris Causa.

UN : Je le connais aussi. Excellent généraliste.

DEUX : Il m’examine, il m’ausculte, il me chatouille et à la fin il me dit : Pour moi, vous n’avez rien. Si vous avez quelque chose, c’est une chose qui n’est pas du tout de mon ressort, c’est une maladie. Je vais vous indiquer un spécialiste pour ça. Et il m’a donné votre adresse.

UN : En effet, je suis spécialiste des maladies. Bon. Nous allons voir ça. D’abord, une question : de quelle maladie souffrez-vous ?

DEUX : Eh bien, euh… Je vous avouerai que c’est un peu pour que vous me le disiez, si je suis venu vous voir.

UN : Oh, alors… Ce ne doit pas être bien sérieux. Je vais vous ausculter, malgré tout, par acquit de conscience. Votre nombril, je vous prie.

DEUX : Voilà.

UN : Je vais appuyer dessus avec mon doigt, vous me direz l’impression que ça vous fait.

DEUX : Hé !

UN : Alors ? Quelle impression avez-vous eue ?

DEUX : L’impression d’être une sonnette dont le bouton ne marche pas.

UN : Bon. Laissez votre nombril à découvert. Maintenant, je vais vous donner un bon coup de pied dedans. Attendez que je prenne mon élan. Un, deux, trois, et une deux trois, pan !

DEUX : Ouf.

UN : Alors ? Vous avez toujours mal partout ?

DEUX : Non, j’ai mal au ventre.

UN : Eh bien, que voulez-vous que je vous dise ? C’est normal.

DEUX : Ah ?

UN : Ce que vous avez, ce n’est pas une maladie, c’est un cas spécial. Je vais vous donner l’adresse d’un spécialiste des cas spéciaux : le docteur Ambroise Paré, rue Ambroise-Paré.

DEUX : Je vous remercie, docteur. Combien vous dois-je ?

UN : Oh, puisque vous êtes un cas spécial, je ne vous prendrai que… voyons… oui, tenez : ce sera six cents francs.

DEUX : Vous êtes trop aimable.

Les Diablogues et autres inventions à deux voix
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